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Tom SAVEL - LA PALEUR DE L'AUBE - Roman 
Le juge Lucciani était un homme rondouillard, avec un faux air bonhomme qui dissimulait une étonnante sévérité. Vêtu d’un costume gris foncé, le crane dégarni et le nez chaussé de lunettes rondes en écaille noire, il semblait piaffer d’impatience, tournant et retournant fébrilement les pages du dossier déposé devant lui. Et le tremblement de sa jambe droite ne faisait qu’attester de cette nervosité qui caractérisait chacune de ses auditions.
Originaire du sud de l’ile, il acceptait mal d’avoir été muté à Bastia, lui dont l’ambition secrète était de devenir le procureur d’Ajaccio. Il avait, jusqu’au plus profond de son être, la certitude absolue d’appartenir à la terre des Seigneurs, celle qui avait vu naître Napoléon, l’être qu’il chérissait par-dessus tout. Il n’avait que faire de ces gens du nord de l’ile, ces bouseux de Paolistes, ces gibiers de potence aussi incultes que le sol qui les nourrissait.
Une immense bibliothèque emplie d’ouvrages anciens ornait les murs de la pièce où pénétrait la lumière filtrée par les rideaux en organdi de l’imposante fenêtre donnant sur une cour. Devant lui était étalée sur toute la longueur de son bureau Louis Philippe une pile impressionnante de dossiers, ficelés pour la plupart. Sur le côté gauche, juste devant un buste en bronze de l’empereur, un cendrier en nacre sur lequel était posée une pipe. A un mètre devant le bureau deux fauteuils de même style et un tabouret ordinaire complétaient le décor. Un greffier à l’allure effacée était assis à une petite table située près de la fenêtre, sa machine à écrire prête à intervenir le moment venu.
On toqua à la porte. C’était Maître Scarbonchi, l’avocat. Celui-ci se présenta en même temps que ses excuses pour le léger retard. Averti au dernier moment il n’avait pu que parcourir le dossier à la hâte, suffisamment toutefois pour en extraire la quintessence. D’allure chétive, sa robe, bien trop grande pour lui, le contraignait à en ajuster sans cesse les manches. Il chaussa ses lunettes ce qui atténua quelque peu l’austérité de son visage anguleux, puis ajusta son épitoge trop longue avant d’esquisser un sourire à l’attention de son client.
Le juge Lucciani, lui, reçut le prévenu qu’il dévisagea avec une moue ironique. D’un hochement de tête, sans un mot,  il désigna le tabouret, mais refusa catégoriquement que le gendarme Michel lui ôtât les menottes.
Pendule ralentit l’allure afin de ne pas attirer l’attention. Mais à peine avait-il dépassé la Citroën qu’il entendit un crissement de pneus. Il regarda dans le rétroviseur. Pas de doute : la Gestapo venait de les prendre en chasse.
Roulant désormais à tombeau ouvert, il traversa la Canebière sans se soucier des véhicules qu’il croisait, obligeant même l’un d’entre eux à faire un tête à queue. Derrière, la Gestapo commençait à perdre du terrain. Le Corse se jeta sur la banquette arrière et se plaça dans le dos du conducteur.
— Je vais me les faire, lança-t-il. Tu feras ce que je vais te demander, le moment venu.
Il ouvrit la vitre et se pencha au-dehors tout en ôtant le cran de sureté. Mais les poursuivants perdaient du terrain. Pendule était un sacré pilote. Dans un crissement de pneus, la Citroën s’engouffra dans la rue du Musée. Elle se dirigea ensuite vers le cours Julien puis remonta le cours Lieutaud pour, à nouveau, finir par traverser la Canebière.
— Arrête-toi juste de l’autre côté, demanda le Corse.
Il descendit du véhicule. Son intention était de profiter de ce que le conducteur concentre son attention sur la traversée du carrefour pour tirer. Mais ayant un énorme retard à rattraper les poursuivants franchirent le croisement sans aucune précaution. Ils n’eurent donc pas le temps de voir arriver sur leur droite la camionnette chargée de tôles. Il y eut un crissement de pneus suivi du fracas épouvantable de la collision.
Éjecté, le chauffeur de la camionnette gisait au milieu de la chaussée les yeux hagards et le corps agité de soubresauts, pendant que dans la traction avant le conducteur, en sang, avait la tête hors du pare-brise, le cou entaillé. Le Corse, calmement, s’approcha du véhicule l’arme à la main. À l’intérieur les hommes sonnés et blessés remuaient à peine en gémissant. L’un d‘eux porta la main à sa ceinture à la vitesse du panda. Le regard vide, la tête inclinée, il regardait sans réaction son exécuteur approcher.

Les rares témoins devaient en attester plus tard : il y avait eu huit détonations. Le tireur, un homme nonchalant, le visage dissimulé d’un foulard et portant casquette avait vidé son arme sur les occupants. «  Pas de jaloux, deux balles chacun, avait-il dit avec un accent. Si vous voulez du rab y aura qu’à demander. »
Les tôles du navire couinaient sous la violence des chocs successifs. La traversée devenait interminable. Certains passagers avaient perdu connaissance. D’autres semblaient s’arracher les entrailles car n’ayant plus rien à vomir. Le vent hurlait dans les haubans.  On eût dit qu’Eole et Poséidon avaient décidé d’unir leur force afin de tourmenter les pauvres âmes de ce vaisseau. Rivé à sa chaise, Jean-Paul s’efforçait de fixer un point sur la cloison d’en face pour éviter de régurgiter. La bouche grande ouverte il prenait une profonde inspiration lorsque le navire semblait vouloir monter aux cieux, inspiration qu’il bloquait un instant avant d'expirer quand celui-ci semblait plonger avec fracas jusqu’au plus profond des abysses.
Le vapeur jouait aux montagnes russes. Au risque de leurs vies deux hommes d’équipage s’étaient rendus sur le pont avant afin de contrôler l’amarrage des véhicules. Par miracle, pour le moment, rien ne semblait avoir bougé.
Le gendarme Michel était livide. Il en était de même pour le Chef dont les crispations maxillaires le faisaient ressembler au cadavre d’un homme décédé de mort violente. La coursive menant aux toilettes était jonchée de corps étendus en travers, quelquefois affalés les uns sur les autres, ce qui  rendait l’accès aux latrines pratiquement impossible. Des femmes hurlaient. D’autres imploraient la Vierge Marie de les prémunir d’un sort qu’elles voyaient inexorable. Les gémissements des malades, les cris, l’odeur acre de la vomissure, tout cela participait au climat d’angoisse qui régnait à bord. Et lorsque soudain les lumières s’éteignirent la panique s’empara des passagers.